Lettre du CROUESTY (10)

de HORTA au CROUESTY

du Mardi 2 Juin 2009 au Jeudi 25 Juin 2009

Nous voilà réunis ce Mardi 2 Juin en début de soirée dans la chaude ambiance du Café historique, chez Peter, sur le port d'Horta. Les chopes de bière pression coulent à flots dans ce rendez-vous fameux au milieu de l'Atlantique Nord, où se pressent des marins «transatlanticos» de toutes nationalités. Nous y entendons parler, dans un fort brouhaha, norvégien, suédois, allemand, polonais, italien, anglais, espagnol, portugais, américain, canadien...Les murs et le plafond sont tapissés de vieilles photos jaunies, de pavillons nationaux ou de clubs, dédicacés par les grands anciens comme par les équipages actuels. Au comptoir des Scrimschaws, dents de cachalot finement gravées (autrefois par les marins de baleiniers, maintenant par quelques rares artistes locaux), rappellent le passé récent de la pêche à la baleine dans l'archipel. Au-dessus du bar des lettres et messages épinglés attendent les navigateurs, de même que des propositions ou recherches d'embarquement.

Dans une ambiance très sympathique et décontractée, qui tient à la fois du pub et du refuge de montagne, on y déguste des entrées faites de fromages des Açores, de pain à l'ail, des gambas, brochettes énormes, ragoûts de calmar, bacalhaus et autres plats pour 15€ boissons comprises.

Au cours de notre séjour nous y apprendrons que certains, la plupart en provenance des Antilles ou des Bermudes, se sont fait quelques frayeurs: des Suédois, sur un Halberg Rassy de 50', sont partis en auloffée, le mât

dans l'eau, au cours de la même dépression que celle que nous avons rencontrée, à la suite du décrochage intempestif de leur pilote (ou décrochage par braquage excessif du safran?); des Allemands sur un gros catamaran Lagoon, à couple duquel nous nous trouvons, ont passé 24h sur ancre flottante (parachute de 4,50m de diamètre au bout de 160m d'aussière) dans un mini cyclone doté d'un oeil de 2 milles de diamètre, avec des vents de 50 à 60 noeuds et rafales maximales enregistrées à 75 noeuds. Chose surprenante: ils ne culaient qu'à 0,3 ou 0,5 noeuds. Ils nous montrent sur leur PC des photos impressionnantes de leur expérience riche d'enseignements mais applicables à un cata seulement.

Le matin je vous avais laissé dans la dernière lettre, Balthazar au mouillage à une

encablure à l'extérieur de la digue abri du port. La raison, vous l'avez deviné, est

qu'au moment de mettre en route le moteur pour entrer au port, celui-ci émet une fumée grise, ne prend pas ses tours puis s'étouffe et cale. Caramba! Vérification faite nous retrouvons plein d'eau salée dans le gasoil! Après réflexion et élimination d'un certain nombre d'hypothèses je conclue à l'explication suivante: pendant le mauvais temps que nous venons d'essuyer avec de forts coups de gîte, des torrents d'eau de mer circulaient régulièrement sur le pont et le passavant tribord sous le vent pour aller s'évacuer à l'arrière. L'aérateur du coffre arrière tribord, pas étanche (il va être déplacé et modifié) et placé en plein dans ce torrent, a laissé entrer de l'eau de mer dans le coffre. En conséquence la pompe automatique qui se trouve au fond de

ce coffre a fonctionné plusieurs fois (je l'ai vu au tableau électrique de contrôle) pour évacuer ces entrées d'eau. Lorsqu'elle a fonctionné à forte gîte (bord dans l'eau) son évacuation, qui du coup se retrouvait sous l'eau, a subi une contrepression et elle a refoulé l'eau jusqu'au sommet de la lyre de la surverse et de l'évent du réservoir de gasoil qui ont cette évacuation commune.

Certains coups de gîte ont été suffisament forts en effet pour arracher la bouée couronne ainsi que la perche IOR et leurs supports en fil d'inox qui se trouvaient sur le balcon AR tribord, au droit de cette surverse. C'est dire qu'à certains moments l'eau est monté jusqu'à mi hauteur du balcon AR, soit environ 75 cm au-dessus de la surverse à l'extérieur de la coque, c'est-à-dire une bonne contre pression de 75 mbars. Ni Garcia ni moi n'avions pensé à ce scénario de panne lors de la modification précèdente de ce fameux évent (voir lettre de Madère) qui nous a déja joué des tours. Comme quoi mélanger la fonction surverse et la fonction évent dans le même tuyau est une erreur qui m'aura coûté deux galères.

Nous supprimons cette liaison et remontons l'évent très haut à l'intérieur de la jambe droite du portique AR. Totalement protégé des paquets de mer et des embruns il ne devrait plus absorber de l'eau, même le mât dans l'eau (cette jambe est inclinée vers l'intérieur du bateau).

Deuxième galère donc d'élimination de l'eau dans le gasoil, ce jour de l'arrivée: purge de l'eau ayant pénétré dans le réservoir à l'aide de la pompe de transfert dans le petit réservoir de secours et du filtre décanteur/séparateur d'eau qu'il nous faudra purger une vingtaine de fois, démontage et remplacement des filtres/décanteurs primaires et du filtre fin du moteur, purge des tuyauteries, réamorçage...Le pied!

Il est bien agréable de profiter d'une longue escale (nous sommes arrivés 3 jours en avance sur le programme après cette traversée finalement rapide). Travaux d'entretien/améliorations du bateau, travaux d'entretien domestique (le lave linge tourne beaucoup) et balades alternent. Excellente ambiance entre les marins des bateaux qui nous entourent et arrivent chaque jour (4 ou 5 par jour).Les bateaux se mettent à couple par paquets de 3 ou 4 le long du quai tout bariolé de peintures que laissent en souvenir de leur passage les vagabonds des mers.

Je cherche en vain celle que le Prince de Port-Miou (alias Claude Laurendeau) avait réalisée en Juin 2004. Elle représentait MARINES toutes voiles dehors, moi surfant sur un spi à l'eau dans le sillage et gueulant «maniez-vous les gars, je perds ma chaussette!». Pour les non initiés la chaussette de spi, inventée par Eric Tabarly pour déployer ou rentrer seul les immenses spis de course en solitaire, est un tunnel/étui de tissus léger qui contient à l'intérieur le spi comme un long saucisson. On monte avec la drisse la chaussette en tête de mât, sans prise au vent. Quand les nombreux bouts (écoute, bras, halebas de tangon, balancine de tangon, éventuellement barber-hauler) sont clairs on remonte avec une manoeuvre un cerceau de matière plastique qui remonte du bas en troussant la chaussette et le spi libéré progressivement se déploie sous le vent, la chaussette remontant toute seule à la fin. Cette peinture rappelait une nuit d'émotions fortes au large des côtes de Mauritanie sur MARINES en 2003. En route pour l'archipel du Cap Vert, par mer formée et le vent montant à force 6, le piton à oeil boulonné en inox de 10 mm tenant le point de drisse du spi en tête de mât avait cédé sous la traction excessivement forte (et le piton mal placé travaillant en flexion) laissant le spi, poussé par le vent fort et plus retenu que par

son point d'amure et son point d'écoute, partir à l'eau devant Marines qui lui passa immédiatement dessus à 8/9 noeuds. Rude combat pour le récupérer en douceur, éclairé par les projecteurs de pont, par la poupe comme un filet de chalut et sans trop l'abîmer. Après avoir mis au Cap Vert quelques patchs autocollants à ce spi il fit toute la traversée aller et retour, avant de rendre l'âme plus de 15.000 milles plus loin un jour de temps calme en rentrant de Méditerranée. Il avait une vingtaine d'années.

Cette peinture nous attira de nombreuses visites de marins s'inquiétant que nous

ayions eu un homme à la mer. Peuchère! Claude en bon Marseillais en rajoutait, ravi de son effet, notamment sur les Anglais (avez-vous entendu Claude parler anglais? Cela vaut son pesant de Marseillais!). Son oeuvre a disparu sous de nouvelles oeuvres moins truculentes.

Avant hier nous avons fait le tour de l'île et passé une journée très agréable: petites routes de montagne bordées d'hortensias,forêts de red cedars, platanes torturés, fougères arborescentes, lauriers..., très beaux points de vue. En arrivant au bout de la route centrale nous amenant au bord du cratère central (caldeira) de l'île nous avons,André, Maurice et moi, enfilé nos chaussures de marche et avons emprunté le sentier faisant le tour de ce grand cratère de 2 km de diamètre. Marche superbe de 2h30 au-dessus du fond du cratère, 400m plus bas, que nous dominions par des pentes très abruptes. Le soleil jouait avec le brouillard qui nous enveloppait et projetait des tâches de lumière vive sur les herbes et arbustes avec toutes les nuances de vert possible (ce volcan déja ancien est totalement couvert d'herbes et de végétation arbustive).Sur les pentes extérieures et plus douces du cône des vaches broutaient paisiblement. Il faisait frisquet (nous étions à un peu plus de 1000m d'altitude) sur ce sentier très étroit par moment mais c'était superbe et mystérieux. Le fond du cratère était plat et couvert d'étangs frissonnant ainsi que de marais. Après une restauration rapide dans un caboulot sur la petite route au Nord de l'île, et

dominant la mer (ils y avaient la bonne idée de servir une bonne soupe paysanne de légumes disponible en permanence dans un gros récipient couvert, tenu au chaud par une résistance électrique) nous sommes allés voir l'impressionnant spectacle du Vulcano sorti de la mer en Septembre 1957 et jouxtant l'île. On se serait cru ici sur la planète Mars: pas un brin d'herbe, la force de Vulcain à l'état pur.

Un musée ultra-moderne a été ouvert l'an dernier sur ce site extraordinaire relatant l'évènement ainsi que la genèse de ces volcans jaillissant du fond de l'océan poussé par la collision des plaques formant la croûte terrestre.

Au retour dîner dans un petit restaurant au bord d'une anse où les baleiniers remorquaient les baleines, les hissaient par des treuils à vapeur sur une cale et les dépeçaient avant d'en extraire l'huile dans une usine dont on aperçoit la cheminée et que nous visiterons, transformée en musée, le lendemain. Très belle lumière du soir.

André et Vincent quittent le bord à regrets, comme prévu: André pour aller s'occuper de la Bartavelle et de son chantier d'adduction d'eau du canal de Provence, avant de réunir sa famille à Beaulieu (prononcez Bioliou!), dans le Solent, pour commémorer l'anniversaire du décès de Catherine, dans ce délicieux village anglais où sont enterrés sa mère et sa grand'mère; Vincent pour retrouver sa nouvelle dulcinée venue passer une semaine avec lui et pour embarquer ensuite sur Scherzo, bateau d'un breton de Locmariaquer ( où Vincent possède une maison donnant sur la rivière d'Auray) qui est à court d'équipier et se trouve en ce moment quelque part entre les Bermudes et les Açores.

Nous embarquons Dany, femme de Maurice, qui vient musarder avec nous dans

l'archipel et faire la traversée de retour sur la Bretagne.

Mardi 9 Juin. Appareillage d'Horta en début d'après midi avec le soleil et une vue complètement dégagée sur le Pico, volcan conique presque parfait qui sort de la mer à quelques milles de nous et culmine à 2300m. Nous bénéficions en partant et avec le recul d'une superbe vue sur Horta, les collines, pâturages et volcans qui la dominent.

Dans le canal Sao Jorge le loch franchit les 10.000 milles presqu'un an jour pour jour de la réception de BALTHAZAR qui n'a pas chômé, même s'il a manqué cette fois-ci le Grand Sud. Cela s'arrose!

Au soleil couchant nous entrons au chausse pied dans une mini marina toute neuve dans le port de Velas, sur l'île San Jorge. Accueil très sympathique par le responsable de la marina qui prend nos aussières. Belle balade en voiture dans les montagnes de cette île réputée ici pour ses fromages. L'élevage de vaches laitières y est en effet bien développé. Au Nord de l'île nous descendons une dénivelée de 1000m environ une route étroite et vertigineuse nous amenant au pied de falaises abruptes mais couvertes de végétation à une Faja, étroite bande côtière très isolée (la route est en cul de sac) où se trouve un village au bout du monde. Il ne faut pas avoir peur de l'isolement pour vivre là face à l'océan au pied de falaises immenses et infranchissables autrement que par cette route taillée dans leurs flancs.

Jeudi 11 Juin. Appareillage en début d'après midi pour l'île de Terceira à une

quarantaine de milles. Nous arrivons de nuit dans une marina dans la baie bien

protégée d'Angra do Heroismo, un des plus beaux port naturels des Açores. Nous y bavardons le lendemain avec des voiliers français. L'un d'eux, un 13m basé à Rochefort, nous raconte son knock down alors qu'il était en fuite dans la même tempête que celle subie par le catamaran qui, lui, fit face sur ancre flottante. Décidément les mâts dans l'eau sont plus courant qu'on ne le croit. Il a traversé le carré avant d'aller percuter les fargues de sa cuisine, les planchers et tout ce qu'il y avait dessous volaient, les placards se répandaient, la table à cartes crachaient son PC et tout le saint frusquin . Quel chantier pour remettre un peu d'ordre au milieu de cette branlée! Je me félicite d'avoir fait verrouiller les planchers, placards, table à cartes, coussins, placards.. Mais le baptême du feu?

Cette île est chargée d'histoire glorieuse. Histoire des explorateurs portugais

partant pour découvrir Terre Neuve, le Groenland, le Labrador au XVième siècle.

Visite en 1499 de Vasco de Gama de retour des Indes. En 1580 lorsque le Portugal fut dominé par l'Espagne, Terceira devint le dernier grand centre de résistance. Les Espagnols furent ainsi repoussés sur la plage de Praia en 1581 lorsque les locaux, manquant d'armes appropriées, firent dévaler leurs troupeaux sauvages de vaches et taureaux en bas des collines contre les envahisseurs, pas spécialement toreros, qui prirent la poudre d'escampette en y laissant leurs escopettes! Mais l'île finit par tomber aux mains des Espagnols et nous voyons devant nous la forteresse impressionnante de Sao Jao Baptista bâtie par eux afin de sauvegarder l'or et l'argent transportés par les galions qui y faisaient escale avant de rejoindre Palos, Moguer et Séville en remontant à la marée le Guadalquivir. Ces fameux galions étaient en effet la cible permanente des pirates et autres corsaires. Francis Drake attaqua Angra en 1587 et le comte d'Essex tenta de s'emparer d'une flotte de vaisseaux espagnols remplis de trésors qui se trouvaient dans le port. Au XVI ième et XVII ième siècles les pirates de tout poil (espagnols, français, anglais, hollandais, nord-africains) continuèrent à harceler l'île.

Ville propre et coquette chargée d'Hitoire, Angra est entrée dans la liste du

Patrimoine Mondial. Nous flânons dans cette île avenante, sur de petites routes

bordées d'hortensias en fleurs, à travers pâturages et forêts de red cedars,

d'Eucalyptus, de fougères dont de nombreuses arborescentes, réservant de superbes points de vue depuis ces montagnes volcaniques dominant la bande côtière et la mer.

Nous entreprenons un voyage au centre de la Terre en nous enfonçant d'une centaine de mètres de profondeur dans l'ancienne cheminée d'un volcan secondaire sur le site d' Algar de Carvao. Nous allons humer les fumerolles s'échappant au milieu des mousses de toutes les couleurs des furnas d'Enxofre. Nous regardons surpris ces Imperios do Espirito Santo dans les villages, minuscules chapelles aux couleurs vives, avec des fenêtres sur trois côtés et souvent un balcon, où se trouvent exposés la couronne, la colombe et le sceptre en argent associés aux festivals de l'Espirito Santo qui se déroulent tout le long de l'été. Nous assistons dans un village à une tourada da corda: des taureaux (de petite taille quand même) sont lâchés dans la rue principale du village, contrôlés par une très longue corde (une centaine de métres) tenue par quatre gaillards. Les garçons, pour la plupart éleveurs, viennent exciter le taureau qui

les charge et les oblige à sauter par dessus les murs ou les clôtures. Les portes et fenêtres des maisons qui bordent cette rue principale sont soigneusement protégées, pour l'occasion, par de solides planches de bois derrière lesquelles se pressent les familles. Nous assistons à ce spectacle de rue prudemment juchés avec les paysans sur une remorque de tracteur contribuant à fermer la place de l'église et jouxtant les boxes d'où on lâche les taureaux.

Nous passons ainsi deux journées fort agréables avant de larguer les amarres ce

Dimanche 14 Juin par un temps anticyclonique splendide cap sur la Bretagne.

Nous avons bien apprécié la qualité de l'accueil des habitants et le charme paisible de ces îles volcaniques que nous laissons dans le sillage.

41°57'N 23°02'W. Mardi matin 16 Juin. Nous filons tranquillement depuis hier nos 6 noeuds+ au Largue dans un petit vent de WSW qui fait le tour de l'anticyclone dans lequel nous nous trouvons. Dimanche la brise était bien légère par ce grand beau temps anticyclonique. Nous avons marché à la voile au prés, bateau bien équilibré se gouvernant tout seul (PA éteint) impeccablement. Nous avons profité du calme et du silence pour nous régaler d'un bon gigot aux haricots blancs arrosé d'un vin rouge du Douro. Le congélateur c'est quand même bien agréable en bateau. Il avait fallu en fin d'après midi et après ce bon repas (et la sieste) faire appel à la risée Perkins car la brise était tombée à 5 noeuds réels.

Nous faisons du Nord (route au 18°) pour aller chercher les vents d'Ouest s'ils

viennent, ou faire du près bon plein en route directe sur le Crouesty si le beau temps persiste et nous donne du NNE très au large des côtes bretonnes. Il nous faut pour cela monter à peu près à la latitude 45°N avant de franchir le méridien 20°W puis piquer cap Est Nord Est sur le Crouesty soit au portant soit au bon plein. Pour l'instant ça marche et nous sommes maintenant à plus de 8 noeuds. Nous croisons à plusieurs reprises des bancs de dauphins en chasse dans une eau

bouillonnante d'où bondissent les poissons qu'ils poursuivent. Ils ne résistent pas à l'envie de venir jouer quelques instants à l'étrave de BALTHAZAR avant de retourner à leur repas.

En fin d'après midi nous affalons la Grand'Voile (le vent plein AR est intenable dans cette mer formée) pour nous mettre Grand Largue sous génois seul, sur la route ENE quasi directe (nous mettons encore un peu plus de Nord dedans) sur la Pointe des Poulains au Nord de Belle Ile. La température de l'eau est descendue à 16° et le crachin est là. Adieu les Tropiques, bonjour la Bretagne! Comme le dit avec humour Eckard: « équipage, appréciez ces merveilleuses nuances de gris! ». En attendant la visibilité est tombée à 1 à 2 milles et le radar entre en action.

44°17'N 18°05'W. Jeudi 18 Juin. Nous avons emprunté un couloir de vent nous

permettant de faire de l'Est puis du Nord, sur ces trajectoires d'ivrognes

caractéristiques des voiliers au louvoyage et cherchant quand même à se rapprocher du but. Si vous voyiez notre sillage enregistré sur l'écran vous jureriez que le barreur a abusé de la réserve de Rhum du bord! Il est vrai que la remontée contre le vent d'un voilier est déjà en soi une bizarrerie, qui cache une tricherie (la quille ou la dérive).

Nous sommes quand même rattrapés par l'anticyclone et je dus cette nuit, rouler le génois et mettre la risée Perkins. Hier, encore sous voiles à l'heure du coucher de soleil et de l'apéritif dans le cockpit, nous évoquions les souvenirs américains

d'Eckard, pendant son séjour de 5 années au bureau commercial d'ARIANESPACE de Washington, sa puissante Chevrolet Corvette, son costume de cowboy, son piano pneumatique (son père était facteur de pianos), sa contrebasse, le tout accompagné par les haut parleurs étanches du cockpit d'un excellent CD de jazz NewOrleans acheté au hasard de nos vagabondages avec MARINES sur un marché, dans un petit port coloré de Norvège.

La navigation souvent dure, inconfortable et bruyante des voiliers a aussi ses moments de grâce.

IL fait un temps splendide ce matin mais frais. Le carré inondé de soleil est bien

douillet au réveil car nous avons mis le chauffage et gréé, avec de robustes fermetures éclair et velcros, la portière de cockpit, munie de larges fenêtres en

plastique épais transparent, la partie avant de celui-ci étant ainsi transformée en

poste de pilotage et de veille chauffé à l'abri de la capote et de l'arceau, la partie arrière du cockpit restant bien ouverte et accessible pour la manoeuvre et l'accès aux winchs. Les très grosses (de la taille d'un Panettone) et excellentes brioches parfumées à la fleur d'oranger, préparées et partagées dans les rues des villages des Açores à l'occasion des fêtes de l'Espirito Santo, se sont remarquablement conservées et nous en mangeons chaque matin de grosses tranches passées légèrement au gril. La Bretagne n'est plus qu'à 640 milles. La météo nous annonce pour les prochains jours le renforcement de cet anticyclone avec rotation du vent en se renforçant à l'Est. Moi qui était monté bien au Nord pour éviter de remonter au près le Golfe de Gascogne, sa mer très creuse et ses vents renforcés, nous allons devoir nous payer un vent froid assez musclé bien de bout, alors que nous devrions nous trouver au portant par vent d'Ouest comme c'était le cas avec Marines en Juin 2004!

C'est le charme et les caprices des divagations de l'anticyclone des Açores qui peut, comme c'est le cas en ce moment, s'installer très au Nord l'été (il va jusqu'en Irlande actuellement) (il remonte normalement au Nord l'été car l'équateur thermique de la Terre remonte vers le Nord, en suivant la remontée du pied de la verticale du soleil vers le tropique du Cancer).

46°33'N 10°45'W ce Dimanche matin 21 Juin. Nous tirons de grands bords, un coup au Nord, un coup à l'ESE, dans ce vent ENE virant progressivement à l'Est, c'est-à-dire pile sur la route de Belle Ile et sa Pointe des Poulains qui est notre point de route d'atterrissage. Nous en sommes à 310 milles dans le relèvement 80°. Avant hier soir en mettant en route le moteur nous rencontrons un problème d'hélice qui n'arrive manifestement pas à se déployer correctement (Balthazar est équipé d'une hélice repliable Danoise repliable GORI de grande réputation) entraînant perte de poussée et vibrations anormales. Incident mécanique ou bout de filet de pêcheur? A voir de très près à la cale du Crouesty car une hélice, sauf développement excessif de coquillages improbable car elle était nickel (bronze plutôt) en Martinique ou rencontre avec un OFNI, objet flottant non identifié pour les non initiés, doit être 100% fiable, il en va de la sécurité du bateau dans les évolutions proches de dangers.

Ces vents contraires vont retarder notre arrivée mais le moral est bon et lectures et musiques jazz, capverdienne, antillaise ou classique sont au programme dans ce temps frais mais relativement ensoleillé et maniable. Nous avons en outre quelques opéras pour tenir si nous nous attardons trop! Le moral, soutenu par le Ti'Punch, est bon et le stock de blagues d'Eckard non encore épuisé. Et pourtant au temps de la marine à voiles les capitaines et marins disaient: «au louvoyage: deux fois la route, trois fois le temps, quatre fois la grogne». En route directe deux jours de voile nous amèneraient au Crouesty mais au louvoyage? Espérons faire mieux que les 6 jours du dicton. 47°15'N 7°24' W ce Mardi 23 Juin. Nous grignotons au fil des bords les degrès de longitude , en remontant au près serré cette brise d'Est soutenue (17 à 20 noeuds réels) par un temps splendide et nous ne sommes plus qu'à 167 milles de la pointe des Poulains, au Nord de Belle Ile et de l'ancien château en ruines de Sarah Bernard. Elle est exactement travers au vent, au relèvement 87°. Nous profitons d'une variation du vent à l'ESE pour faire un long bord efficace en direction d'Ouessant.

Faire du près serré pendant plusieurs jours dans la brise ou le vent frais c'est

apprendre à vivre avec la gîte (il faut accepter entre 15 et 20° si l'on veut avoir une bonne vitesse de remontée ). Les toiles antiroulis enveloppantes faites à Salvador de Bahia sont confortables en permettant de bien se caler, presque comme dans un hamac, et d'éviter de tomber de sa couchette. Mais monter dans sa couchette nécessite de trouver la bonne procédure. Pour ma couchette actuelle (j'ai mis à la disposition de Maurice et Dany la cabine matrimoniale du capitaine) c'est le rouleau ventral au-dessus de la barre horizontale en inox de la toile antiroulis qui est la bonne solution. Pour la chevauchée infernale (les toilettes) ce n'est pas moins simple pour se reculotter! Pour le petit déjeuner le dessus de la cuisinière à cardan est bien utile pour que la moque de café au lait n'aille pas au tapis. Comme dit Eckard, jamais à court de bons mots: «embarquez sur Balthazar pour remonter au près serré, la gîte et le couvert vous sont offerts!».

La centrale de navigation, les fichiers météo et le logiciel de navigation Maxsea

tournent à plein pour optimiser le choix des bords et la vitesse de rapprochement au but (vitesse radiale) en fonction des variations prévisionnelles du vent, des courants et de la mer. Dans cette navigation au près serré au louvoyage je touche du doigt que nous économisons ainsi de l'ordre d'un jour sur les cinq que nous allons mettre pour rejoindre le port tout en évitant les vents forts qui règnent plus au Sud et qui remontent actuellement, nous poussant jusqu'à la latitude d'Ouessant. Cela me fait plaisir de croiser de nombreuses bouées ARGOS mouillées dans ces parages en quadrillant les degrés de longitude et latitude (toutes les 30' dans certaines zones). Alors que j'étais Directeur Général du CNES dans les années 80 on m'avait proposé d'arrêter pour des raisons d'économies cette activité de collecte de données et de localisation par satellite alors expérimentale. Je me réjouis de m'être opposé à cela et au contraire d'avoir créé une filiale CLS ARGOS développant et commercialisant avec succès ce système peu coûteux. Aujourd'hui des dizaines de milliers de balises reliées par satellites 24h sur 24 au Centre Spatial de Toulouse du

CNES, et réparties sur les océans et sur les terres des 5 continents permettent

d'enregistrer les vents, courants, températures et pressions atmosphériques pour alimenter les modèles météo, permettent de surveiller les fleuves et les volcans, sont embarquées sur les porte conteneurs ou sur les bateaux de course. Leurs cousines de sauvetage et de recherche SARSAT sont embarquées sur pratiquement tous les navires hauturiers, petits ou grands, et ont déjà sauvé plusieurs milliers de vies humaines. BALTHAZAR en a évidemment une, totalement étanche, prête à être activée (et embarquée si nécessaire dans l'annexe gonflable automatiquement de sauvetage)en cas de détresse. Ses applications sont innombrables et de nouvelles se révèlent chaque jour.

Un premier chalutier nous signale l'approche des côtes, puis les monstres porte conteneurs et pétroliers qui sortent de la Manche l'approche du rail d'Ouessant.

Nous renforçons la veille et modifions nos bords pour couper la route maritime très chargée (nous avons actuellement 7 gros échos sur le radar) qui va du rail d'Ouessant au cap Finisterre (à la pointe NW de l'Espagne) suivant un angle le plus proche possible de 90°. Nous la traverserons de jour et par excellente visibilité. Nous sommes maintenant à 85 milles du phare d'Ar Men à l'extrémité de la chaussée de Sein.

Le vent est revenu à l'Est, toujours donc sur notre route, et nous devons poursuivre nos bords de près serré en privilégiant toujours le bord de la direction duquel nous attendons une bascule.

Le 24 le vent finit, comme annoncé par la météo, par tourner au NW en faiblissant.

Nous pouvons enfin faire route directe sur une mer plate et avec une faible gîte en marchant à 6,5 noeuds quand même. Quel plaisir!

A la nuit tombante le phare d'atterrissage de GOULPHAR sur Belle Ile monte sur l'horizon, suivi quelque temps après par le phare des Poulains. Cela fait plaisir de retrouver dans cette nuit splendide, sans lune, tous nos feux familiers, chacun avec leur signature lumineuse: Groix, les Birvideaux, Port Maria à l'extrémité de la presqu'île de Quiberon, le halo de lumière de Sauzon et du Palais. Nous mettons le cap sur la cardinale Goué Vas Sud munie d'un feu scintillant rapide et embouquons au moteur à régime lent pour ménager notre hélice qui semble maintenant correctement fonctionner, le passage de la Teignouse. Nous apprécions après notre croisière aux Amériques la qualité du balisage de nos côtes. Les feux marquent parfaitement ce chenal encombré de hauts fonds.

C'est au lever du jour ce Jeudi 25, par un temps splendide que nous accostons dans le silence à notre ponton du Crouesty.

Mais la journée n'est pas finie! Après un bon petit déjeuner et une douche nous

amenons rapidement Balthazar à la cale d'échouage pour bénéficier de la marée

haute. Changement de l'embase du propulseur d'étrave par le représentant de Max Power, examen négatif de l'état de l'hélice qui se révèle impeccable et se ploie et se déploie sans aucune difficulté, seule une trace brillante sur l'extrados de deux pales témoigne que nous avions bien très probablement attrapé quelque bout de filet que le coupe orin très tranchant installé derrière l'hélice aura éliminé, mise en sac par le voilier du génois, du solent et du lazy bag, voilier qui les emporte à la voilerie de la Trinité pour les remettre en ordre, nettoyage des décanteurs et changement des filtres du circuit de gasoil encrassés par un gasoil de mauvaise qualité chargé à Horta nous occupent bien et nous bouclons tout cela juste dans une marée.

C'est vers 17h que nous ressortons du port pour faire des essais en mer du moteur et de l'hélice à des régimes variés, en marche avant et arrière, à petit pas et grand pas. Après avoir constaté que tout est revenu en ordre nous rentrons une nouvelle fois au port pour retrouver notre ponton avec la facilité de la manoeuvre du propulseur d'étrave qui a repris ses bons et loyaux services.

Après cette rude journée l'équipage peut savourer un apéritif bien mérité avec nos équipiers de la transat aller et du Brésil, Pierre et Elizabeth Dubos, ainsi que Mimiche et JP, venus saluer notre retour au bercail.

Après un dîner à la Frégate pendant lequel nous avons du mal à tenir nos yeux ouverts nous nous écroulons sur nos couchettes dans ce havre de paix.

Une belle boucle de plus de 10000 milles est ainsi bouclée.

Le Crouesty le 25 Juin 2009.

Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques

Equipage de Balthazar : Jean-Pierre, Maurice, Dany, Eckard